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déc 04

« Un des moyens simple de lutter contre l’abstention consisterait à réformer la procédure d’inscription »

Céline Braconnier, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Cergy-Pontoise et auteur de La démocratie de l’abstention, répond à nos questions sur l’inscription sur les listes électorales et la participation des nouveaux électeurs aux prochaines élections.

Est-il important de communiquer sur les procédures d’inscription sur les listes ?

Il est très important de rappeler les procédures d’inscription sur les listes électorales. Nous savons que cette procédure a un coût élevé parce qu’il y a une méconnaissance de ce qu’est l’inscription. Bien des citoyens ne savent pas qu’il convient de s’inscrire pour pouvoir voter et qu’il convient de le faire après chaque déménagement de façon à pouvoir voter à côté de chez soi. Et si les plus jeunes électeurs bénéficient d’une inscription d’office, ils ne le savent pas forcément ou ne comprennent pas toujours de quoi il s’agit.
L’année de leurs 18 ans, la mairie leur envoie un courrier pour vérifier que la liste de jeunes habitant la commune transmise par l’INSEE (suite à leur inscription pour la JAPD à l’âge de 16 ans) est toujours d’actualité. La mairie inscrit alors d’office tous les jeunes pour lesquels il n’y a pas de retour de courrier, puis leur envoie leur carte électorale avant le scrutin.
Cette procédure, qui n’est pas expliquée aux jeunes, est, comme toute la procédure d’inscription, réalisée beaucoup trop en amont du scrutin, alors que les campagnes électorales ne sont pas commencées et le courrier de la mairie, parfois ouvert par leurs parents, ne suffit pas à l’expliquer. La France est l’une des démocraties où la clôture des listes électorales, qui s’opère le 31 décembre de l’année précédant les scrutins, est la plus éloignée du vote et pour cette raison très discriminante pour ceux qui sont les plus éloignés de la politique.
En outre, l’inscription d’office ne bénéficie aux jeunes que l’année de leurs 18 ans. Dès qu’ils déménagent, par exemple lorsqu’ils quittent le domicile parental, ils doivent donc penser à effectuer par eux-mêmes cette démarche auprès de la mairie. Or, loin de leur famille et s’ils n’évoluent pas dans un milieu politisé, ils n’ont personne pour leur rappeler de procéder à leur inscription avant la fin de l’année. Les démarches peuvent en outre se révéler plus compliquées pour les jeunes qui n’ont pas toujours de factures à leur nom pour prouver leur domiciliation et doivent donc obtenir des justificatifs des amis ou parents chez qui ils résident pour constituer leur dossier d’inscription.
Il est donc essentiel d’expliquer ce qu’est l’inscription et les démarches à mener, mais aussi que l’inscription doit être renouvelée à chaque déménagement.

Car on sait que la « malinscription », c’est à dire le fait de ne pas être inscrit dans le bureau de vote le plus proche de son lieu de résidence effectif, alimente fortement l’abstention et notamment celle des jeunes, particulièrement élevée à l’occasion des scrutins de faible et moyenne intensité que sont les élections municipales et européennes. On estime que 20 % du corps électoral pourrait être mal-inscrit en France et qu’en moyenne, la participation des citoyens qui n’ont que la rue à traverser pour voter est trois fois supérieure à celle des citoyens qui n’habitent plus là où ils sont inscrits. Des enquêtes localisées montrent que pour les élections présidentielles, même les citoyens les plus indifférents et les plus sceptiques à l’égard de la politique continuent encore aujourd’hui de voter massivement alors qu’au mieux, seul un « mal-inscrit » sur deux se déplace. Pour des élections comme les européennes et les municipales, la participation des mal-inscrits, dans certains quartiers populaires, ne dépasse pas 5 à 15% contre 35 à 60 % pour les bien-inscrits. La distance au bureau de vote constitue donc un obstacle rédhibitoire à la participation électorale quand on s’intéresse peu à la politique. Être inscrit au bon endroit rend aussi possible les effets d’entraînement au vote par des proches plus politisés, au dernier moment.
Il y a donc, en France, malgré la faible proportion de non inscrits (7%) un vrai problème lié à cette procédure. D’une part, cette moyenne dissimule de fortes inégalités sociales face à l’inscription. Par exemple, la proportion de non inscrits est deux fois plus importante dans les quartiers populaires des grandes métropoles ; et elle atteint 30% chez les immigrés qui pourtant, une fois inscrits, votent autant que les autres catégories de la population et sont donc maintenus à l’écart du vote par cette première étape de la procédure électorale. D’autre part, l’obligation de se réinscrire après chaque déménagement pour pouvoir voter à côté de chez soi génère une mal-inscription d’ampleur qui alimente l’abstention. Un des moyens simple de lutter contre l’abstention consisterait donc à réformer la procédure d’inscription.

Doit-on s’attendre à une forte abstention des jeunes lors des élections de 2014 ?

En 2008, moins d’un jeune de 18/24 ans sur 2 a participé aux élections municipales. L’écart est considérable avec la participation de la tranche d’âge qui a le plus participé, celle des 55-64 ans, où l’abstention a affecté moins de deux inscrits sur dix. De façon générale, les moins de trente ans sont les citoyens les plus intermittents dans l’exercice du droit de vote. S’ils peuvent voter massivement aux présidentielles (et même plus que les autres catégories d’âge comme ce fut le cas par exemple en 2007), ce sont eux qui se démobilisent le plus largement quand l’intensité des scrutins baisse. Il y a là, c’est certain, un effet de l’âge : la moindre participation électorale des jeunes constitue un phénomène ancien et bien connu. L’intégration professionnelle et la fondation d’une famille se prolongent traditionnellement dans une plus forte intégration citoyenne. Et la difficulté qu’éprouve une partie de la jeunesse aujourd’hui à trouver un emploi stable constitue un des éléments explicatifs d’une implication politique retardée. Les alternances politiques successives qui ne sont pas perçues comme décisives et le scepticisme sur la capacité du politique à améliorer la vie qui en découle sont également bien diffusés parmi les jeunes alors que la culpabilité liée à l’abstention y est moins fréquente que pour les autres catégories d’âge.
Pour les municipales et les européennes de 2014, on s’attend à une abstention encore plus forte qu’en 2008 et 2009. D’abord, leur mobilisation à la présidentielle de 2012 a été de 5 points inférieure à ce qu’elle avait été en 2007, ce qui constituait déjà l’indicateur d’une démobilisation. Ensuite, la participation des jeunes dépend largement de la capacité des campagnes électorales à compenser leurs faibles prédispositions à participer. Or ni les municipales, ni les européennes ne sont traditionnellement portées par des campagnes de haute intensité. Dans les petites communes, où les abstentionnistes sont aisément identifiés par les candidats, la pression sociale au vote compense partiellement, pour les municipales, le déficit de mobilisation médiatique et de terrain et explique qu’on continue de participer davantage. Mais dans les grandes villes, on s’attend à ce que de nouveaux records d’abstention soient battus à l’occasion des prochains scrutins et que la démobilisation des jeunes les expliquent largement. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas préoccupés, mais ils ne pensent pas que la solution à leurs difficultés passe par l’élection. Ce qui bien entendu ne favorise pas la prise en compte par les candidats des problèmes graves qui se posent aujourd’hui à certaines fractions de la jeunesse – et en tout premier lieu la difficulté à trouver des emplois stables – l’offre politique étant en priorité produite à destination de ceux qui votent.

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