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avr 17

« Sondage » du Monde : non, les jeunes ne votent pas tous Le Pen

Mikaël Garnier-Lavalley, délégué général de l’Anacej, vient de signer une tribune parue sur Rue89.com en réaction à un sondage paru à la une du journal Le Monde il y a quelques jours.

« Sondage » du Monde : non, les jeunes ne votent pas tous Le Pen

Des « blousons noirs » aux « apaches », des « zazous » aux « grapheurs », des « sauvageons » aux « beatniks », les jeunes ont souvent fait peur. A chaque fois, une nouvelle classe dangereuse émergeait.

Ces derniers jours, en lisant les journaux, on pouvait penser que cette fois, la jeunesse tournait facho puisqu’elle allait voter Le Pen à l’élection présidentielle. Tout est partie de la Une du quotidien Le Monde du 9 avril qui titrait : « Marine Le Pen en tête chez les jeunes » qui se fondait sur un sondage publié sans notice ni échantillon. Pourtant et sans retenue, les médias et les commentateurs se sont engouffrés rapidement dans la porte en se suivant les uns les autres.

Pourquoi j’ai saisi la commission des sondages ?

Il faut dire que nous avons notre part de responsabilité. Avec l’association que je dirige, l’Association nationale des conseils de l’enfance et des jeunes (Anacej), nous avons ouvert la voie et rendu le terreau fertile.

Par deux sondages sur les primo-votants de 18 à 22 ans (en novembre 2011 et mars 2012), nous avions entre autres montré la progression de la candidate du Front national. Plusieurs médias avaient embrayé mais en rappelant que majoritairement les jeunes votaient pour d’autres candidats dont François Hollande largement premier.

L’enquête publiée par le Monde l’a été sans aucune mention d’échantillon, pourtant obligatoire. Interrogés, le journal comme l’Institut CSA ont botté en touche. Il m’a donc fallu saisir la Commission des sondages pour obtenir la notice.

On y apprend rien sur l’échantillon 18-24 ans, car l’enquête concerne en fait les 18-29 ans pour 438 personnes inscrites sur les listes électorales. La notice ne fait pas mention des caractéristiques d’une sous-partie de 18-24 ans qui est mentionnée dans les résultats d’intention de vote (servant de base à l’article).

Compte tenu de la tranche d’âge concernée (la moitié de celle des 18-29 ans), on pouvait estimer que ce sous-échantillon serait d’environ 219 personnes. Il faudra attendre la publication dans l’édition du Monde de ce mardi d’un rectificatif (voir ci-dessous) pour apprendre que finalement il était de « moins de 200 personnes ».

Cet échantillon est trop faible pour en tirer une analyse fiable. C’est ce que n’a pas fait le journal et c’est pourquoi j’ai saisi la commission des sondages. Et seul Le Monde a été obligé de publier un rectificatif (en page 7 et non en une, en page 2 ou 3 où se trouvaient pourtant les articles concernés).


Rectificatif paru dans Le Monde en page 7

Les jeunes ne votent pas majoritairement Le Pen

Car de l’analyse rapide à la généralisation, il n’y a eu qu’un pas que la plupart des médias audiovisuels et presse écrite ont effectué en courant. Il nous faut néanmoins rappeler une évidence que toutes les enquêtes ne démentent pas : les jeunes ne votent pas majoritairement Marine Le Pen, loin de là. Au maximum la candidate du FN serait à 23-25%, soit un quart de la population concernée. Les trois autres quarts ne voteraient donc pas pour elle. C’est suffisamment clair pour ne pas devoir rappeler cette évidence.

Loin de nous l’idée de vouloir casser le thermomètre, juste de remettre quelques pendules à l’heure. Cette situation est néanmoins préoccupante, revenons y un instant. Comment des jeunes peuvent voter Le Pen ?

  • première explication : les jeunes n’ont pas le même passé et nombreux sont parmi les nouveaux électeurs, ceux qui n’ont pas connu le père de Marine Le Pen et ses excès. Elle apparaît aujourd’hui en dehors du système, parle vrai, sans s’embarrasser des contraintes de ses concurrents et incarne une certaine modernité : indépendante, divorcée et sans tabou.
  • deuxième explication : la rupture entre les jeunes et les hommes et femmes politiques est ancienne. Comme le montrent nos enquêtes, les jeunes s’intéressent à la politique mais se montrent très critiques vis-à-vis de la campagne pour l’élection présidentielle. S’ils sont prêts à s’engager et à donner du temps pour des causes, ils rechignent à distribuer des tracts ou à financer les partis.

Quelques pistes pour sortir du vote Le Pen

Ces résultats nous interpellent à double titre : d’abord sur la capacité d’agir des hommes et des femmes politiques, ensuite sur la perception des discours et l’image des politiques.

La capacité d’agir. Si Le Pen fille donne l’impression de pouvoir répondre aux aspirations de certains jeunes, c’est qu’ils ont l’impression que personne n’agit sur leur situation qui n’est pas bonne, loin sans faut. La situation sociale des jeunes se détériore depuis déjà un moment.

Le taux de pauvreté augmente (10,9% chez les 18-29 ans contre 7,5% pour l’ensemble de la population) et la présence des nouvelles générations dans les permanences de soins de Médecins du monde ou des accueils du Secours catholique ou du Secours populaire interpellent fortement. Car la précarité est ce qui se partage le mieux chez les jeunes. L’entrée dans le travail se fait avec des contrats précaires et rarement à temps plein.

Bien sûr, plus le diplôme est élevé, plus vite la stabilité arrive. Néanmoins et alors qu’ils sont en situation de faiblesse, les jeunes ne bénéficient d’aucun filet de sécurité. Répondre à cette détérioration de leurs conditions de vie et leur offrir des perspectives devraient être la priorité des décideurs publics. La confiance ne pourra pas se faire sans une amélioration claire de ce côté.

Celle-ci passera également par la restauration du dialogue avec les jeunes notamment en rénovant notre système politique. Prenons des mesures qui permettent d’envoyer un signal fort à même de réenchanter la politique : suppression strict du cumul des mandats, limitation dans le temps, diversité et présence de toutes les générations dans les espaces de décisions etc.

Par ailleurs, notre expérience de la participation des enfants et des jeunes dans des instances de démocratie de proximité nous permet d’affirmer qu’en développant du débat et des rencontres dans et hors l’école nous améliorons le dialogue et la perception de la politique. La question de la socialisation politique des jeunes est importante pour permettre à chacun de comprendre, de se situer et de faire des choix.

Le vote des jeunes en faveur de Marine Le Pen n’est pas une fatalité. Il mérite notre attention et doit passer par un rappel : celui que les jeunes, quels qu’ils soient, font partie de notre société. A mesure de ne pas les prendre en compte ou de les laisser de côté, ils n’en ont pas toujours conscience. Les sondages sont des indicateurs importants mais c’est au politique d’agir. Et vite.

La tribune sur Rue89.com

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