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fév 28

« La montée de l’abstentionnisme résulte (…) d’un recul du vote régulier au profit d’un vote intermittent »

Entretien avec Bernard Roudet*, sociologue et chercheur à l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire). Il publiera courant mars, dans le bulletin de l’INJEP Jeunesses. Études et synthèses, une note intitulée : « Voter, ça les intéresse ? Participation électorale des jeunes et évolution du lien politique ».

Les jeunes sont-ils plus abstentionnistes ? Jusqu’à quel âge est-on plus abstentionniste ?

La montée de l’abstention concerne toutes les catégories d’âge, toutefois les jeunes y sont davantage exposés. Ainsi, au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, 34 % des 18-25 ans n’ont pas voté pour 28 % de l’ensemble des inscrits. En fait, la participation est d’un bon niveau entre 18 et 20 ans, lors des premières expériences électorales, car le vote marque une étape dans l’accès aux responsabilités adultes. Mais la mobilisation fléchit nettement par la suite pour remonter progressivement à partir de la trentaine. C’est le « moratoire électoral des années de jeunesse » dont parle la politiste Anne Muxel. Le vote augmente au fur et à mesure de l’insertion sociale et professionnelle, de la familiarisation avec la vie politique.

Privilégient-ils certains scrutins ?

Sous la Ve République, l’élection présidentielle est le scrutin le plus mobilisateur, celui dont les jeunes, comme l’ensemble des Français, perçoivent le mieux les enjeux. La plus forte abstention a lieu lors des élections européennes. Les autres élections se situent dans une position intermédiaire. Dans toutes les élections, et plus encore pour les municipales, la progression de l’abstention est liée à la taille des communes : elle est plus forte dans les villes que dans les communes rurales. Par ailleurs, il faut noter que, particulièrement chez les jeunes, la montée de l’abstentionnisme résulte moins d’une abstention systématique que d’un recul du vote régulier au profit d’un vote intermittent. Lors des élections présidentielles et législatives de 2007, le vote intermittent diminue au fur et à mesure que l’on s’élève dans l’échelle des âges, passant de 57 % des 18-29 ans à 24 % des électeurs les plus âgés.

Comment expliquer l’abstentionnisme des jeunes ?

L’âge est lui-même un facteur explicatif que j’ai évoqué en parlant du moratoire électoral de la jeunesse. Plus globalement, les personnes les plus désavantagées socialement sont les moins actives politiquement. Des enquêtes ont insisté sur la marginalisation électorale des catégories populaires liée à la précarisation du travail, à l’affaiblissement des liens sociaux. Mais il existe aussi une tendance générationnelle expliquant la montée du vote intermittent. Pour les jeunes générations, qui partagent davantage une culture de l’individualisation et de la participation réfléchie, le vote intermittent témoigne d’une remise en cause de la médiation traditionnelle que constitue la représentation politique. Refusant les formes d’allégeance institutionnelle, ces jeunes sont moins conformistes, plus critiques. Ils ne veulent se voire dicter ni leurs opinions en référence à des grands systèmes de pensée, ni leurs comportements dans le cadre institué de la vie politique. Dès lors, ils conçoivent le vote moins comme un devoir que comme un droit exercé au gré des enjeux mobilisateurs du moment, de la personnalité des candidats.

Propos recueillis par Erwan Dagorne

* : Bernard Roudet est sociologue, chercheur à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (www.injep.fr). Il travaille sur les valeurs et les comportements des jeunes, principalement sur leurs rapports aux valeurs démocratiques en France et en Europe. Il a dirigé plusieurs ouvrages collectifs, notamment : Les jeunes en France (Presses de l’université Laval-INJEP, 2009).

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